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Le cheval en habit de lumière

Le 06 décembre 2004
Source : couleurs-marrakech.com

www.couleurs-marrakech.com

Pays de cavaliers, le Maroc perpétue l’une des traditions équestres les plus anciennes et les plus accomplies du monde. Depuis toujours, des hommes travaillent dans l'ombre pour parer les chevaux des plus beaux atours. Chez les El Fathi Lalaoui, on est sellier depuis quatre générations.


lls sont sept au fond de la boutique, habillés de jellabas blanches et chaussés de babouches jaunes, comme pour les grandes occasions... Seuls, parfois quelques hochements de tête viennent briser leur immobilité. Dignes et droits dans leur vieillesse, ces hommes ont parcouru plus d'une centaine de kilomètres en taxi pour venir jusqu'ici, au souk Serrajine, le souk de la sellerie. Usés par le soleil et les travaux des champs, ils économisent leurs mouvements.
Et pourtant… À plus de soixante-dix ans, ils entretiennent la même passion depuis plus d'un demi siècle : la fantasia. Tous les sept participent avec leurs chevaux aux moussems de la région. Leurs selles, ils les tiennent de leurs arrières-grands-pères qui les avaient eux-même héritées de leurs pères. Le temps a eu raison de l'une d'entre elles. " El Alam ", leur chef, vient négocier avec ses cavaliers l'achat d'un nouvel équipement au Haj El Fathi Lalaoui. À quatre-vingt treize ans, l'homme connaît son métier ; il lui a été enseigné par son père qui dans les années Trente a ouvert la boutique au cœur de la médina de Marrakech. Depuis, il ne l'a jamais quittée. Son grand âge ne lui permet plus de découper, de coudre ou d'assembler. Alors, calé au fond de son grand fauteuil, il supervise l'activité de la boutique, reprise par son fils et son petit-fils. En ces mois d'été, le travail ne manque pas. Mais rien à voir avec autrefois. Dans les années Soixante, ils étaient plus d'une centaine de selliers dans le souk. Aujourd'hui,
ils ne sont que deux. Et sur la petite place ombragée, il reste seul depuis vingt ans. Les boutiques à touristes sont venues remplacer les selleries disparues.

Mohamed,
"décorateur pour la télévision"


La survivance de son savoir-faire repose sur Mohamed, son petit-fils âgé de vingt-deux ans. Depuis son enfance, Mohamed passe son temps libre à la boutique et à l'atelier. Cela fait maintenant deux ans qu'il y travaille à plein temps. En ce moment, il commence à six heures du matin pour ne s'arrêter que tard dans la soirée. Les demandes affluent : réparation de selles, création de nouveaux harnachements… La saison des fantasias prend fin en octobre. Après, ce sera plus calme. " L'hiver, c'est un peu comme des vacances. En fait, on travaille vraiment beaucoup pendant trois mois de l'année. Le reste du temps, je fabrique des équipements en prévision des commandes à venir ." Des commandes qui proviennent surtout des cavaliers de fantasias et de ceux
qui font monter les touristes sur leurs chevaux harnachés comme pour la parade.
Depuis quelques années, une nouvelle clientèle a cependant fait son entrée dans la boutique : les gens de cinéma… " J'ai travaillé pour de nombreux films, surtout des films arabes et des films historiques, Kundun, La Bible et Highlander. La Momie est le seul que j'ai vu au cinéma. Les autres, je les ai parfois regardés à la télé. De même, il est très rare que je me déplace pour les fantasias. Alors je regarde leurs retransmissions à la télévision, en particulier celles de Moulay Brahim, de Lourika et d'El Jadida. J’ai un grand plaisir à voir mes selles sur les chevaux. Et puis, avec les films, on gagne plus d'argent… Finalement, c'est comme si j'étais décorateur pour la télévision " s'amuse Mohamed. Son sourire disparaît à la venue de son grand-père qui vient vérifier l'avancement du tapis de selle qu'il doit terminer pour le soir.

Un art menacé de disparition

Mohamed plonge le nez dans son ouvrage quelques instants, le temps d'être sûr que le patriarche s’est éloigné… “ J'aime mon métier, mais je sais qu'après moi il n'y aura personne pour me succéder. Il est en train de disparaître. Et si un jour j'ai un fils, je ne lui imposerai pas de faire comme moi. C'est dur, la sellerie... On ne fabrique que cinq ou six équipements complets par an. Et encore, heureusement qu'il y a le cinéma… " Et Mohamed se met à rêver d'une vie moins contraignante, d'un métier qui rapporterait de l'argent, d’une installation en Espagne. Et de conclure : " Rêver, c'est facile. Mais réaliser ses rêves, c'est autre chose. " Un homme l'interrompt. Son visage marqué par le soleil et ses mains rugueuses font deviner une vie passée dans les champs.
Il vient acheter des protège-selles et la négociation s'annonce rude. Leur prix est de 100 dirhams, et l'homme les veut pour 50. Mohamed secoue la tête et reprend son ouvrage. " Les affaires avec les cavaliers sont très dures. Ils veulent toujours négocier au plus bas. Ils n'imaginent pas le travail qu'il y a derrière. Et pour eux, équiper un cheval représente une telle fortune… "
Cela fait d'ailleurs plus de trois heures que les sept cavaliers négocient avec le grand-père. Plusieurs théières ont déjà été bues… La selle, son tapis, le filet, le poitrail sont posés au milieu de la boutique. Un des hommes passe distraitement la main sur les broderies. La conversation s'anime ; ils parlent du temps, des cultures, des chevaux. On en croirait presque qu’ils ont oublié pourquoi ils sont venus. Mais le grand-père revient à leur affaire : ce sera 5 000 dirhams, pas un sou de moins. Les vieux se concertent. Des hochements de tête laissent à penser que la négociation va s'arrêter là. Quelques poignées de main plus tard, l'affaire est conclue. L'un des hommes sort de sa jellaba une liasse de billets soigneusement pliés et la tend au Haj. Mohamed se remet rapidement à l'ouvrage avant que son grand-père ne vienne faire son inspection. Après le tapis, il lui faudra remettre
en état une selle qui, elle aussi, a dû franchir plus
d'une génération...






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